La Comtesse de Ségur

 
 
 
Les deux nigauds
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XI - LA POUSSÉE

Innocent croyait être rentré en grâce auprès de ses camarades; les dernières récréations s'étaient bien passées; le maître d'étude, qui les surveillait de près, ne trouva rien à redire à la conduite des élèves envers Innocent, qu'il honorait d'une protection particulière, et qui cherchait toutes les occasions de lui être agréable. Les élèves s'apercevaient bien de la faveur d'Innocent; ils en parlaient; bas entre eux, mais ils ne lui en faisaient voir ni jalousie ni rancune. Trois jours s'étaient passés depuis rentrée d'Innocent en pension; il paraissait s'habituer à ses camarades, et eux, de leur côté, ne semblaient avoir conservé aucun souvenir des orages du premier jour. Mais ce calme était, un calme trompeur; l'oubli du passé n'était qu'apparent. Le grand élève ne perdait pas de vue sa vengeance, exaspéré par l'approche du dimanche, qui était son jour de pénitence. Il avait vainement cherché un moment d'absence ou d'inattention du maître d'étude; toujours il le voyait à son poste et attentif à leurs mouvements. Un vendredi enfin le maître d'étude fut demandé par le chef du pensionnat pour la vérification des bons et mauvais points des élèves; le grand élève s'aperçut de l'absence, il fit un signal convenu avec les élèves de la classe supérieure qui étaient dans le complot; un hop! retentissant se fit entendre, et toute la grande classe se rua sur le malheureux Innocent, l'entraîna dans une encoignure, et là commença ce que les collégiens appellent la presse ou une poussée. Tous se jetèrent sur Innocent pour le presser, l'écraser contre le mur; les plus rapprochés l'écrasaient de leur poids, ceux qui suivaient aidaient à la poussée. Le malheureux Innocent, effrayé, éperdu, voulut crier, mais ses cris furent étouffés par les cris de joie et de triomphe de ses bourreaux. Il suffoquait de plus en plus, la frayeur lui coupait la respiration, qui devenait difficile, ses yeux s'injectaient de sang, sa voix ne pouvait plus se faire passage, son regard suppliant demandait grâce, et les méchants élèves poussaient, poussaient toujours, ne croyant pas le mal aussi grand et riant des gémissements de leur victime. A ce moment, un autre grand cri, parti d'un autre groupe, se fit entendre. C'était la classe moyenne, celle d'Innocent, qui, d'abord spectatrice indifférente de la poussée, commença à s'indigner et à s'émouvoir quand elle vit la torture qu'on infligeait à Innocent. Paul, Louis et Jacques se concertèrent en un infant pour délivrer leur camarade; il ameutèrent la classe, se mirent à sa tête, et, poussant un hourra formidable, s'élancèrent comme des lions, sur le groupe des pousseurs; ils les tirèrent par leurs habits, par les jambes, par les cheveux, par les oreilles, les forcèrent à lâcher prise, arrivèrent ainsi jusqu'à Innocent, qu'ils trouvèrent haletant, sans parole, presque sans regard. Pendant que Paul, aidé de quelques camarades, emportait Innocent au grand air, Louis et Jacques; menaient les amis au combat contre les grands élèves, qu'ils rossèrent et culbutèrent malgré leur force. Au plus fort de la bataille, mais au moment où la défaite des grands était constatée par une fuite générale, le maître d'étude et le maître de pension parurent, attirés par les cris étranges qu'ils avaient entendus. Innocent était couché par terre; Paul aidé par trois de ses camarades, lui avait dénoué sa cravate, déboutonné son gilet; ils lui mouillaient le front et les tempes d'eau froide qu'ils prenaient à la pompe; les yeux d'Innocent étaient fermés, ses dents étaient serrées, ses mains raidies convulsivement; son front était pâle et crispé.

 

 

 

 

 

 

 

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