La Comtesse de Ségur

 
 
 
Les deux nigauds
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XIII - LA SORTIE

Innocent partit enchanté de se retrouver avec les siens. Il n'attendit pas Simplicie, Prudence et Coz pour monter quatre à quatre l'escalier de sa tante Et se précipiter dans le salon, où elle jouait sur son violon une symphonie de Beethoven, accompagnée par la flûte de Boginski.

— Bonjour, ma tante, comment vous portez-vous? s'écria Innocent en se jetant à son cou, sans égard pour la symphonie, le violon et l'archet.

MADAME BONBECK. — Que le diable t'emporte! Tu m'as fait rouler mon violon; tu as manqué briser mon meilleur archet, et tu nous as interrompus au plus beau passage de cette admirable symphonie en la bémol.

INNOCENT. — Pardon, ma tante; c'est que j'étais si content de vous voir!

MADAME BONBECK. — De me voir? Tiens! qu'est-ce qui te prend? tu me connais à peine.

INNOCENT. — Oui, ma tante, mais je vous aime beaucoup, et je vous ai regrettée plus d'une fois depuis huit jours que je suis en pension.

MADAME BONBECK. — Ce qui ne veut pas dire que tu m'aimes, mon garçon, mais que tu détestes la pension. Te voilà donc sorti?

INNOCENT. — Oui, ma tante, je viens achever la journée avec vous.

MADAME BONBECK. — Mais tu ne vas pas m'ennuyer au salon, empêcher ma musique, briser mes violons et me faire enrager. Va-t'en chez Simplicie et reviens pour dîner. Allons, Boginski, reprenons _l'andante pianissimo, con amore, maestoso_!

A peine eut-elle tiré quelques sons du violon, qu'une nouvelle interruption vint l'irriter contre Innocent. En se retirant, il marcha sans voir sur la queue du chat, à demi-couché sur le ventre du chien. La douleur fit faire au chat un bond prodigieux; en retombant, les griffes de ses quatre pattes s'enfoncèrent dans la peau du chien, qui, bondissant à son tour, s'élança sur le chat, puis sur Innocent: le chat le reçût à coups de griffes, Innocent à coup de pied. La tante s'élança sur Innocent et lui cassa son archet sur le dos; d'un coup de pied elle lança l'amour des chats à l'autre bout de la chambre et d'un coup de poing terrassa l'amour des chiens; Innocent se sauva chez sa soeur, le chat se blottit sous un canapé, le chien se réfugia derrière un rideau, et Mme Bonbeck revint près de Boginski, son archet cassé à la main, jurant contre Innocent, regrettant un excellent archet, tâchant de le remplacer en cherchant dans cent qu'elle avait en réserve, et pestant contre les importuns, les enfants et les parents incommodes. Boginski ne disait rien, mais cherchait à la calmer en l'approuvant du geste, du regard et par quelques offres de service pour remettre en hon état l'archet cassé. Pendant qu'elle grondait, jurait et menaçait, Innocent et Simplicie demandèrent à Prudence de sortir à pied pour se promener et pour éviter la tante jusqu'au dîner. Prudence, toujours aux ordres de ses jeunes maîtres, y consentit sans peine, et ils sortirent tous trois accompagnés du fidèle Coz.

 

 

 

 

 

 

 

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